22 octobre 2017

Histoire légendaire de Gaillou, le gai nain

En ce temps-là ; c'était au temps du Roi-Soleil, vers les années 1680, GUESNAIN n'était encore qu'un petit village blotti autour de son église. De petites masures, souvent en torchis, abritaient les familles des manants ; de ci de là, se remarquaient quelques échoppes d'artisans, deux ou trois boutiques de commerçants, plusieurs de l'Abbaye, propriété des Dames du Chapître de sainte Aldegonde de Maubeuge, dont GUESNAIN était un fief depuis un temps immémorial.
Autour de l'église, s'étendait l'atrie, le cimetière. A quelques pas de là, l'abreuvoir où venaient boire les bestiaux. Peu de rues, mais beaucoup de voyettes permettaient d'aller facilement d'un point à l'autre du village. Vers l'est, l'horizon était limité par les Monts Saint-Rémy, dominés par la puissante église fortifiée de Lewarde. Au sud et à l'ouest, vers Roucourt et Dechy, s'étalait la zone des cultures, traversée à mi-pente par la route royale qui, de Douai, conduisait à Aniche et Valenciennes. Au nord, vers Loffre, se situait une vaste étendue marécageuse, d'où on voyait rouir le lin. Entre Guesnain et Lewarde, se succédaient des terres, partie en friches, partie en bosquets, où les bergers menaient paître les animaux du village : vaches ou moutons, parfois des porcs. Ces terrains occupaient le lieudit « la Malmaison », souvenir d'une ancienne maladrerie depuis longtemps disparue. Entre la Malmaison et le Marais, un lieu boisé, composé de taillis et de clairières, était appelé « Le Gaillou ».

Dans une de ces clairières, se dressait une énorme pierre que l'on nommait la Cayère du Diable. L'endroit était sinistre, et peu de gens osaient s'y aventurer. Les femmes qui, par hasard, empruntaient le sentier qui le bordait, se signaient craintivement et, dès le coucher de soleil, on n'y voyait âme qui vive. Le jour, seuls les bergers y pénétraient avec leurs bêtes, mais ils passaient souvent pour sorciers. De vagues légendes circulaient et l'une d'elles affirmait que si l'on déplaçait la pierre, toute la région serait aussitôt inondée. On disait aussi, mais à voix basse, que c'était le domaine des sorciers et que c'était là que, les jours de sabbat, se rejoignaient toutes les sorcières de la région.

A cette époque, vivait à Guesnain un personnage truculent. Il se nommait Onésime, dit le Grand Zim et nul n'aurait pu dire quel était son patronyme, car on ne connaissait que son sobriquet. D'une taille presque gigantesque, d'une force herculéenne, il gagnait sa vie à travailler chez l'un ou chez l'autre. On le chargeait des travaux les plus pénibles, ce qui pourtant lui semblait de simple routine. On racontait qu'il avait sauvé la vie du meunier. Un jour où celui-ci transportait des sacs de blé au moulin, l'essieu d'une roue se rompit, le chariot versa et le meunier fut pris sous le chargement. Il serait mort si le Grand Zim n'était survenu et de toute la puissance de ses reins, n'avait soulevé le chariot, ce qui avait permis de le tirer de ce fort mauvais pas. Il n'était pas marié, car sa fort vilaine tignasse rousse et sa taille faisaient peur aux filles. Il vivait chez sa mère, Péronne, mais en dehors de son travail, on le rencontrait surtout dans les tavernes et ses joues rubicondes et sa trogne enluminée indiquaient assez le goût prononcé qu'il avait pour la bière.

Un soir de novembre, alors que le frais commençait à tomber, il passa sa soirée chez un tavernier de la route de Loffre, et il était bien tard quand il se décida à rejoindre la masure de sa mère. C'était la nouvelle lune et la nuit était impénétrable. La bière avait si bien émoussé ses sens qu'à la bifurcation de la Pierre des Ladres, il se trompa de direction et au lieu de rejoindre le village, il prit le sentier qui longeait le marais. Il cheminait dans le noir en chantonnant doucement quant, tout à coup, il lui sembla entendre une vague musique au loin. Il s'arrêta, écouta et il aperçut au milieu des taillis qui bordaient le sentier une vague lueur. Il s'avança prudemment au travers des arbres et arriva à la clairière de la Cayère du Diable. Elle était éclairée par une lumière diffuse dont on ne voyait pas la source et des femmes dansaient une ronde autour de la pierre, en chantant sur un rythme monotone au son d'une musique qui marquait la cadence, et dont on ne distinguait pas l'origine. Sur la Cayère, une femme plus jeune, aux longs cheveux blonds, était assise et semblait donner le ton à la ronde. Parfois, les danseuses s'arrêtaient et la reine chantait alors sur un air étrange, des paroles incompréhensibles. Un peu dégrisé, le Grand Zim se souvint alors que c'était un samedi et que toutes ces femmes, jeunes ou vieilles, devaient être les sorcières de la région en train de fêter le sabbat. Il lui sembla d'ailleurs en reconnaître certaines qui devaient être de Lewarde ou de Guesnain.

La ronde avait repris et son rythme s'accélérait de plus en plus, si bien que les sorcières s'agitaient d'une façon qui devenait extravagante. De les voir là, sautant de plus en plus haut et tournant de plus en plus vite, cela lui sembla si cocasse qu'il ne put s'empêcher de rire et quand le Grand Zim riait, cela s'entendait de loin. Aussitôt, la musique cessa, les sorcières s'immobilisèrent et il se sentit saisi et entraîné impérieusement dans la clairière. Il se retrouva mêlé à la ronde où il commença à sauter et à tourner avec les sorcières. La mélopée continuait et le Grand Zim dansait, dansait, dansait à perdre haleine.

Tout à coup, un chant du coq se fit entendre au loin et la musique cessa. Entraîné par deux sorcières, il se retrouva auprès de la Cayère du Diable sur laquelle la reine s'était dressée. Elle le regarda et lui dit : « Tu as violé notre mystère et de plus, tu as ri en te moquant de notre danse. Tom imprudence sera punie. Je te condamne à devenir un nain et tu riras et sauteras le restant de tes jours. Va et oublie-nous ».

Le Grand Zim épouvanté, se sentit se ratatiner, mais ce qu'il perdait en hauteur, il le regagnait en rondeur. De sa tête, on ne remarquait plus que sa trogne enluminée et une large bouche ouverte jusqu'aux oreillles qui répétait dans un rictus diabolique : « Le Gaillou ! Le Gaillou ! ». La lueur diffuse qui illuminait la clairière s'éteignit brusquement, les sorcières disparurent comme évaporées et que le Grand Zim s'effondra d'épuismeent au pied de la Cayère du Diable. Le lendemain, Péronne, sa mère, ne le trouvant pas dans son lit, alerta ses amis de beuverie. On le chercha bien un peu, mais l'opinion générale fut qu'il s'était égaré dans les marais et qu'il s'était noyé. Ce ne fut que le lundi, dans la matinée, qu'un berger qui avait conduit ses cochons à la glandée, le retrouva toujours gisant au pied de la Cayère. Il le reconnut à sa trogne, car pour le reste, il était méconnaissable.

Large comme une futaille, court et rond, il ressemblait à un gros ballon surmonté d'une tête rubiconde fendue d'une large bouche. On le reconduisit chez Péronne, qui lui administra une bonne tisane faite avec des simples qu'elle avait cueillies dans le marais, ce qui le remit bientôt d'aplomb. Mais quant on lui demanda ce qui lui était arrivé, il ne sut que répéter en sautillant, et la bouche largement fendue : « Le Gaillou ! Le Gaillou ! »...

Comme il était d'excellente composition, et qu'il restait un joyeux compagnon on l'invita à toutes les fêtes populaires ou familiales, et il n'y eut aucune réjouissance où ne se trouvait le Gaillou, nom qu'on se plut à lui donner.

Sa trogne enluminée, ses sautillements constants, sa litanie permanente amusaient tout le monde, surtout quant il avait forcé sur la bière. On ne sait comment cela se fit, mais , petit à petit, l'aventure du Gaillou fut dévoilée. Comment ? On ne sait. On supputa simplement qu'une des sorcières de GUESNAIN la fit connaître. On se la raconta tout bas d'abord, puis elle devint l'un des récits que l'on aimait raconter les soirs de veillée, les soirs d'écrienne comme on disait alors, quant les enfants croquaient les noix, que les vieux fumaient leur pipe et que les femmes filaient le lin ou la laine. Pendant longtemps, on aima rappeler comment le Gaillou avait surpris les sorcières au sabbat et comment il avait été puni. Il y a cent ans encore, il restait à GUESNAIN un vieux tourbier, le père Macaire, qui aimait volontiers raconter l'histoire.

C'est ainsi que son petit-fils se plut à la consigner sur un cahier. Et c'est comme cela qu'il n'y a guère longtemps, en démolissant une vieille bicoque non loin de la brasserie, on retrouva dans le grenier, avec quelques vieux journaux épargnés par les souris, un cahier aux pages jaunies et à l'écriture pâlie. C'était celui dans lequel le petit-fils du tourbier avait relaté l'histoire du Grand Zim, dit Gaillou, le Gai Nain de GUESNAIN.

Roger FELIX

Etat-civil :

Nain Gaillou meusure 1,65m, il s'est fiancé avec Maud de St René le 20 mai 2006 et se sont mariés le 2 mai 2015 à GUESNAIN.

 

Supplice d'une sorcière à Guesnain

Ce jourd'hui 2 septembre 1588, d'ordre du banc échevinal de Douai, vous allez assister au supplice par le feu de la femme Bertrande BOURIE de Lewarde, accusée du crime de sorcellerie.

Surprise lors du sabbat de février de cette année par Colas FOURNIER, carlier à Guesnain et dénoncée pour ce crime, elle fut saisie de corps et transférée à Douai pour y être jugée. Examinée d'abord par trois matrones pour reconnaître sur elle la marque du diable, celle-ci fut retrouvée en trois points insensibles situés, le premier sur l'épaule gauche, le deuxième, sur la cuisse gauche, le dernier, sur la fesse gauche. Etant ainsi reconnue émule de Satan, elle fut soumise à la question à la suite de lequelle elle avoua qu'elle avait été tentée, très jeune, par le diable à qui elle avait promis obéissance.

Elle reconnut avoir eu commerce avec lui, qu'il s'était donné nom CURATIER, qu'elle avait induit en tentation plusieurs personnes de Lewarde et de Guesnain et qu'elle organisait avec elles chaque samedi proche de la nouvelle lune une séance de sabbat liturgique au lieu-dit "Le Gaillou" près du marais de Guesnain. Là, sorciers et sorcières réunis s'y livraient à moult variétés de danses et gestes impudiques et y adoraient leur maître suivant ses commandements :

Danser indécemment

Festiner ordement

S'accoupler diaboliquement

Blasphémer exécrablement

Se venger insidieusement.

Elle reconnut également avoir engagé chacun et chacune à se confesser au diable, avoir fabriqué de la poudre et de l'onguent diaboliques qui devaient servir à maléficier tous ceux à qui elle désirait faire tort. Elle reconnut être à l'origine de la mort, par magie, des bestiaux de certains censiers de Lewarde et de Guesnain, d'avoir rendu boîteux un enfant de Lewarde, d'avoir fait mourir deux jeunes enfants en jetant de la poudre diabolique dans leur lait bouilli, d'avoir maléficié plusieurs personnes de sosn entourage en leur offrant des légumes ou des fruits, d'avoir communiqué maintes étranges maladies et, en particulier, l'épilepsie, par procédé de sorcellerie, d'avoir fait faillir la buée de certaines de ses voisines, ainsi que des brassins de bière des brasseurs de Lewarde et de Guesnain et des...